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«Patois» ? «Occitan» ? Quelle différence ? Je préfèrerais tant qu’on dise «Quelles ressemblances ?»
15 décembre 2009

Le sujet revient sans cesse tantôt avec une saine curiosité, tantôt avec un brin d’agressivité ou de passion … de la part de ceux (ou celles) qui ne veulent pas abandonner ce terme … A chaque fois on essaie de répondre avec des arguments aussi convaincants / percutants que possibles, ceux du cœur et de l’expérience, ceux plus structurés de l’Histoire …
Aujourd’hui j’ai envie de vous faire partager le très beau texte que nous a déclamé Claude Marty lors d’une conférence proposée dans le cadre de Lenga viva, l’universitat occitana d’estiu de La Guépia  et qu’il a spontanément accepté de dédicacer à « Tarn e garona occitan, association Frédéric Cayrou » pour que nous en fassions le meilleur usage possible en le transmettant à notre tour par tous les moyens à notre convenance dont le site 7 à lire !
Bien sûr il manque l’immense talent de diction de Claude Marti mais essayez tout de même de le déclamer devant votre plus grand miroir … peut-être vous renverra -t-il le reflet de votre bonheur …

PATOIS ?

CLAUDE MARTY / CLAUDI MARTI

CLAUDE MARTY / CLAUDI MARTI

«  Marti, pourquoi tu chantes en patois ? »
A chaque fin de concert, j’y avais droit. C’était au siècle dernier, dans les années « 70 » au tout début de l’aventure de la « nouvelle chanson occitane », celle qui se voulait en rupture avec le « folklore-boulet » et commençait à lancer à travers les Pays d’Oc des chansons armées comme des canonnières …
« Marti, pourquoi tu chantes en patois? »
Celle-là, je l’attendais, je n’y couperais pas. A l’issue de mon « tour de chant » dans un foyer rural ou dans une maison de quartier, à l’issue des six chansons de mon répertoire – trente minutes en tout, présentation et répertoire compris – s’ouvrait le débat et là, au moment même où j’enfermais ma guitare dans sa housse, à cet instant-charnière où, dans le double ronronnement de la sono « Bouyer » et du poêle à mazout, chacun peaufinait ses questions à l’intention de l’auteur-compositeur-interprète, je décelais la présence du délégué de permanence au sempiternel :  « Marti, pourquoi tu chantes en patois ? »
J’étais sûr qu’il était là, il ne pouvait manquer. Je le sentais à une vibration particulière du premier rang où il devait se tenir, comme de coutume. Je le savais au starting-block, piaffant d’impatience et faisant grincer sa chaise sur le carrelage, attendant que je me tienne debout face au public afin de me lancer dans le silence : « Marti, pourquoi tu chantes en patois ? »
C’était jamais le même quidam, il en existait d’ailleurs deux variétés. La première,celle des tracassés atrabilaires, outrés – affirmaient-ils – par l’expression d’un langage «  contraire à l’unité de la République », unité à laquelle moi et mes pareils les autres chanteurs «patois» ouvrions une brèche où ne manquaient pas de s’engouffrer les «ennemis de la nation».
Ceux-là m’amusaient, je les considérais avec une certaine sympathie : ils avaient tout simplement arrêter leur pendule à balancier en 1792, à l’époque où les chouans fourbissaient leurs faux et où les armées mercenaires des Bourbons d’Espagne lorgnaient vers le Roussillon. Je les rassurais de mon mieux : s’il le fallait je participerais moi aussi à la levée en masse pour courir aux frontières,  j’étais comme eux un citoyen actif de la République … et tout était dit.
Mais il y avait les autres, qui m’horripilaient. Ceux de la variété hilares-goguenards, médusés par la remise en circulation « d’un idiome qui ne servait plus à rien et rapporterait moins encore » : Marti, pourquoi tu chantes en patois ?   Leur question suintait de mépris, elle se voulait étendard de modernité mais sentait à plein nez le vieux graillon.

« Marti, pourquoi tu chantes en patois ? »
Avant de répondre à la question elle-même, je récusais d’entrée le mot « patois ». Il ne venait pas de nous, les sudistes.Il n’était pas de notre fait. D’autres que nous avaient ainsi rebaptisé notre langue d’Oc.
Langue d’Oc : ce vocable assignait un espace à notre langue, elle avait un lieu du monde pour être , elle identifiait les peuples qui la parlaient, qui la chantaient, qui l’écrivaient .
Le mot « patois », lui, renvoyait les sudistes à des portions de territoires mal définis où vivotaient des parlers dépourvus de nom.
Alors que j’étais encore au lycée, j’avais un jour ouvert un grand dictionnaire de français : «  Patois » nom masculin, s’y tenait à la suite de « pâtisson » – espèce de courge, et voici ce qu’expliquait le dico, je cite in extenso : «  Patois vient probablement du radical patt exprimant la grossièreté. Parler, idiome local employé par une population généralement peu nombreuse, souvent rurale et dont la culture, le niveau de civilisation, sont inférieurs à ceux du milieu environnant. Par extension, langue spéciale considérée comme incorrecte ou incompréhensible. Voir argot, jargon. »

Patois ! Avant même d’en lire la définition, je savais ce vocable insultant. Il portait en lui-même la sonorité du mépris articulée en deux syllabe. Pa-tois ! Sa courte musique évoquait la lourdeur, la démarche pataude d’un langage de peu, tout juste apte à exprimer les besoins élémentaires du serf, du tâcheron, du manant.

Patois ! Ce mot fleurait bon le dédain en jabot de dentelles se pavanant dans de somptueux jardins à la Lenôtre. Il empesait la suffisance majeure des potentats locaux les plus minuscules tout affairés à l’imitation de leurs maîtres.

Patois ! Il était à la longue devenu le terme convenu par nos excellences afin de qualifier le langage de ceux qui n’étaient en définitive que de la chair à travail, de la chair à canon, dont les jargons entremêlés formaient du nord au sud et de l’est à l’ouest l’immense mais négligeable rumeur de la plèbe .

Patois, ce mot né dans les hautes et basses volières de la cour et des courtisans avait eu une chance insigne : on ne lui avait pas tranché le cou à la Révolution!
Il avait continué son chemin comme si de rien n’était, traversant jusqu’à nous les empires et les républiques.
Il avait même fini par tout recouvrir, nom commun condamnant à l’anonymat toutes les langues de France autres que le français. Le breton ? Patois. Le basque ? Patois. Et patois le corse, l’alsacien, le flamand, l’occitan.

Patois … Nous-mêmes avions peu à peu adopté ce vocable. Par amnésie, par usure, convaincus en définitive qu’il n’en existait pas d’autre de plus précis, de plus légitime, de plus apte à rendre compte de cette petite musique qui perdurait malgré tout au fond de nous-mêmes, celle de la langue d’Oc…

Fort d’une usurpation consacrée par l’usage, le mot « patois » s’était donc installé comme un Bernard-l’hermite dans notre propre vocabulaire. Tout semblait dit, mais sous le semblant du fatalisme, le coeur sudiste battait encore.
A la maison , par exemple, les termes « languedocien » ou « langue d’Oc » tenaient bon. Mon papet Luis en était le dépositaire, le défenseur,le propagandiste, et sa pédagogie ne manquait pas de clarté : «Claude, le nom de notre voisin boulanger est M.Taffine. Il serait saugrenu, il serait discourtois de le saluer en disant : bonjour, M.Machin ! Ou comment ça va , M.Chose ? Eh ! Bien pour la langue d’Oc , c’est pareil : la moindre des politesses, c’est de la saluer par son nom ! »

Cette politesse, je le savais, allait bien au delà d’une simple formule. Pour mon papet, elle s’enraçinait dans la quête permanente du sens de l’existence, dans cette exploration obstinée de soi-même et des autres qui était sa règle de vie : s’éduquer et éduquer. J’en étais le premier bénéficiaire : «Comme ça, ninet, je grandis encore un peu avec toi !» me disait-il en souriant.
Il croyait au savoir rédempteur, Luis. Un jour, délivrés de l’ignorance, nous finirions par devenir citoyen du monde, frères en égalité et en conscience, riches de l’addition de nos génies particuliers et forts de notre fondamentale ressemblance, celle qui émane de la raison.
L’unité de la planète dans la diversité reconnue de tous ses peuples, tel était le crédo du papet.

C’est à ce titre que la langue d’Oc avait sa place chez nous, pleine et entière. Elle y côtoyait sans aucun problème les autres langues sonnant dans la maison : le castillan cousu main de mes grands-parents, le catalan des poésies et des sardanes, le français couleur Midi et le français pointu qui sortait du poste Radiola posé sur le buffet de la cuisine.
J’avais droit à tout. Jouer de plusieurs langues comme on joue de plusieurs instruments m’enchantait. Chacune avait sa tessiture,sa rythmique, sa musique,et se changer de langue c’était tout simplement beau comme se changer d’habits pour aller voir le monde.

Et le monde d’ici avait ses mots à lui pour dire la courbure de l’horizon, la hauteur du soleil, la force du vent et les paysages de l’âme.
Les itinéraires de mon enfance, ceux qui sont en pente douce et mènent à devenir grands, je les entends encore avec ces mots-là «  Jos lo cèl, i a montanhas, pechs e serras, recs, rius e flumes que davalan a la mar, e, al mitan de tot, entre calor e freg, entre aigat e secada, l ‘òme de pertot , e d’en pertot parièr » …

Marti, pourquoi tu chantes en occitan ? Voilà, voilà pourquoi .

CLAUDE MARTY / CLAUDI MARTI


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